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Le design 3D à l’ère de l’IA : quel futur pour les créateurs ?

interview de Nicolas Delille à propos de l'IA

Plus que jamais au centre de l’actualité, entre promesses d’innovations et sources d’inquiétudes, l’intelligence artificielle s’est immiscée dans tous les maillons de la chaîne créative. Les progrès considérables qu’augure cette technologie pour le design et l’impression 3D, notamment dans l’automatisation de la conception et l’amélioration des pièces finales, s’accompagne de nombreuses interrogations. La question n’est plus de savoir si l’IA va changer les règles du jeu, mais dans quelle mesure, et comment s’y adapter. Au coeur de cette révolution sans précédent depuis celle de l’Internet, se trouve des créatifs confrontés à un outil venu bouleverser leurs pratiques, qu’ils doivent apprendre à dompter. Régulièrement interviewé sur PRIMANTE3D pour son expertise en matière de design 3D, plus particulièrement Zbrush, Nicolas Delille a accepté de nous partager son sentiment sur l’intelligence artificielle.

« Je n’aurais pas pensé connaître cela de mon vivant, comme beaucoup j’imagine. Mais une fois la peur et la stupéfaction passés, il a fallu que j’intègre le fait que cette technologie était là pour durer… »

Nicolas Delille

Nicolas Delille

Bonjour Nicolas, pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore, pourrais-tu rappeler tes domaines de compétences ?

Bonjour Alexandre et merci pour l’interview ! Je m’appelle Nicolas Delille et je baigne dans le design et la 3D depuis bientôt 20 ans (déjà !). J’ai commencé dans la publicité en tant que directeur artistique, puis j’ai évolué comme illustrateur 3D pour des agences de publicité et des grandes marques, en France et à l’étranger (Canada, Australie).

Très tôt, je me suis passionné pour la 3D. D’abord Cinema 4D en 2010, puis ZBrush en 2011, et à l’époque ce n’était pas commun. Ca m’a ouvert de nouvelles possibilités artistiques, professionnelles et géographiques (j’ai pu travailler au Canada et en Australie grâce à ces compétences). Enfin, depuis 5 ans, je suis formateur à temps plein, principalement sur le logiciel de sculpture 3D ZBrush, et je propose régulièrement des contenus pédagogiques sur ma chaîne Youtube et via mon organisme de formation fab4 Academy.

« On va faire du ZBrush, de beaux modèles 3D, mais on ne va pas s’interdire d’utiliser l’IA pour voir comment accélérer la phase de modélisation »

Dernièrement tu t’es lancé dans la création d’un organisme de formation appelé fab4 Academy. Comment est né ce projet et en quoi se distingue t-il ? À quels besoins répond t-il ?

Modélisation réalisée avec le logiciel de sculpture ZBrush

Depuis 5 ans, j’ai eu la chance de former des dizaines de professionnels à l’apprentissage de ZBrush, ainsi que plusieurs milliers de particuliers en ligne grâce à ma chaîne Youtube et à mes formations en ligne. Petit à petit, je me suis rendu compte qu’au-delà des logiciels, certaines personnes appréciaient mes contenus et ma façon d’être et voulaient que je les forme personnellement.

Ça a fait tilt : et si je créais mon propre organisme à ma façon ? J’avais déjà les clients, je les apportais souvent aux organismes de formation avec lesquels je travaillais, alors pourquoi ne pas monter ma structure ? J’ai donc créé officiellement fab4 Academy en mars 2025.

Je ne te cache pas que ça n’a pas été simple de créer un organisme, surtout administrativement parlant. Mais c’est super de monter sa propre structure, de créer son identité et de faire venir de nouveaux formateurs pour enrichir l’offre. Je suis entrepreneur dans l’âme, donc avoir sa propre identité et une certaine liberté a du sens pour moi.

L’autre grande raison, c’était que j’étais dépendant des demandes des autres organismes. Et j’étais frustré de ne pas pouvoir créer de formations qui me semblaient super pertinentes pour ceux qui me contactaient. Les gens veulent du sur-mesure, et souvent ils se retrouvent avec des formations généralistes difficilement adaptables à leurs besoins. Ou des formateurs pas super investis. Moi j’ai la passion de la 3D depuis toujours, pas besoin de me forcer pour en parler des heures.

Actuellement je forme principalement des professionnels à l’intégration de ZBrush dans les contraintes de leur métier (joailliers, artisans d’art, prothésistes, sculpteurs…). C’est donc une formation sur-mesure (ZBrush pour les Pros) où on part de la problématique de l’apprenant et où on construit un programme pertinent et adapté à son niveau et à ses besoins.

Et je peux déjà t’annoncer qu’à la rentrée, le catalogue va s’étoffer : nous allons proposer une formation ZBrush pour l’impression 3D résine dont je suis très fier. 5 jours d’immersion et de pure créativité aussi bien pour les débutants que pour les imprimeurs qui souhaitent créer leurs propres figurines.

On va faire du ZBrush, de beaux modèles 3D, mais on ne va pas s’interdire d’utiliser l’IA pour voir comment accélérer la phase de modélisation, mais aussi voir comment réparer et corriger les modèles 3D téléchargés (IA, scans et modèles 3D STL), puis se former sur l’impression 3D, sur la préparation du modèle 3D avec Lychee Slicer et sur le post- traitement final.

Et comme la demande est là concernant l’IA, on l’ajoute par touche à nos programmes, et on souhaite aussi proposer une grosse formation IA « Maîtriser les IA génératives » sur 5 jours à destination des créatifs. Pas évident de s’y retrouver dans la myriade de services IA, aussi bien pour de l’image que de la vidéo ou de la génération de modèles 3D, donc on prépare une masterclass IA avec un formateur très chevronné sur le sujet (indice : je l’ai interviewé sur ma chaîne). On est en réflexion aussi pour aussi pour une formation Blender pour l’impression 3D résine, une formation Fusion 360 pour l’impression 3D FDM.

« Quand on voit les possibilités dingues que l’IA nous permet aujourd’hui, ça reste canon à maîtriser. »

En tant que professionnel d’un métier directement impacté par l’IA, quel a été ton premier ressenti lorsque cette technologie a commencé à faire son apparition ?

En toute franchise, ça m’a terrifié la première fois. Je pense que c’est comme l’arrivée de la photographie ou de l’électricité, il y a eu un avant et un après. Je me souviens de mon premier essai sur Midjourney : en quelques secondes, je l’ai vu me proposer 4 illustrations bien meilleures que ce que j’aurais pu proposer à mes clients de l’époque avec 1 semaine ou 2 de travail ! Je n’en revenais pas, et ça m’a mis un coup au moral.

Je n’aurais pas pensé connaître cela de mon vivant, comme beaucoup j’imagine. Mais une fois la peur et la stupéfaction passés, il a fallu que j’intègre le fait que cette technologie était là pour durer, que je le veuille ou non, avec ses bons et moins bons côtés, et que je pouvais en tirer parti malgré tout dans mon processus créatif.

Quand on voit les possibilités dingues que l’IA nous permet aujourd’hui, ça reste canon à maîtriser. Je suis déjà dépendant à chatGPT pour pas mal de tâches quotidiennes, notamment pour mon organisme de formation. Le retour en arrière serait compliqué pour beaucoup de monde, moi y compris !

« Il y a des chapelles entre ceux qui préfèrent telle IA plutôt qu’une autre, mais soyons honnête : c’est incroyable. »

D’après ton expérience, quel regard portes-tu sur les capacités réelles de l’IA générative, ses limites et ses bénéfices ?

Quand on suit un petit peu les évolutions, on est forcément estomaqué par la vitesse à laquelle l’IA évolue. Il y a encore deux ans, la vidéo n’était qu’un fantasme, et aujourd’hui on peut générer des séquences entières avec des gens qui semblent exister, des scènes incroyables, avec musique et voix réunies, c’est fou !

Il y a des chapelles entre ceux qui préfèrent telle IA plutôt qu’une autre, mais soyons honnête : c’est incroyable. On arrive donc à un point de bascule où une personne sera bientôt capable de créer seule un film. Cela rebat les cartes dans de nombreux domaines : le cinéma, la musique, l’animation, la 3D, la médecine, le développement…

D’ailleurs, en musique, j’ai entendu dire que sur les 150.000 nouveaux titres sortis chez semaine sur Deezer, déjà 15% étaient des oeuvres générées exclusivement par IA. Et comme toute nouvelle technologie de bascule, comme internet, on sera confronté à des choses incroyables, et malheureusement aussi à des choses terrifiantes.

Des progrès en médecine, en astronomie, en productivité, mais aussi des fake news, des attaques de sécurité, du chômage, et aussi des conséquences environnementales encore mal mesurées. La course à l’armement des nations pour maîtriser l’IA (et donc dominer le monde) est ce qui m’inquiète le plus. Et le fait de savoir que l’Europe a pris un train de retard n’est pas fait pour me rassurer.

« Après, et c’est une vision personnelle, je n’imagine pas la fin des métiers créatifs. Il y aura toujours des talents pour tirer parti des nouvelles technologies. »

Au regard des capacités actuelles de l’IA générative et à venir, cela soulève forcément des questions sur l’avenir des métiers créatifs comme le tien, et l’impact que cela va avoir sur son apprentissage. Avec les récents progrès de l’IA et son intégration dans les outils créatifs, quel est ton point de vue aujourd’hui sur ce sujet ?

Effectivement l’intégration de l’IA dans les outils créatifs permet des choses incroyables, mais elle tend aussi à réduire l’effort technique et artistique nécessaires pour y parvenir. Avant on était artiste parce qu’on maîtrisait l’anatomie, la lumière, la composition, la modélisation, et on pouvait valoriser ces compétences.

Désormais, on peut proposer des images et vidéos assez incroyables avec moins de barrières à l’entrée et de bagage artistique. Cela tend à réduire le nombre de postes et les débouchés dans ces métiers. Mais ce n’est pas récent, déjà de mon temps il était compliqué de trouver un poste en CDI en tant que graphiste.

Après, et c’est une vision personnelle, je n’imagine pas la fin des métiers créatifs. Il y aura toujours des talents pour tirer parti des nouvelles technologies. Et peut-être qu’on reviendra paradoxalement vers une tendance inverse avec un intérêt supérieur pour les métiers artistiques plus manuels comme le dessin, la sculpture sur grès ou la poterie (j’ai d’ailleurs récemment acheté de la pâte Monster Clay et je me remets avec plaisir à la sculpture “classique”).

L’être humain aura toujours (je l’espère) l’envie d’échanger avec un formateur. C’est ce que je préfère d’ailleurs dans mon métier : être en immersion avec un professionnel d’un autre corps de métier pour apprendre autant que je lui apprends. J’ai formé il y a quelques jours un designer 3D d’une grande marque. Il m’a fait visiter toute l’usine de fabrication et j’ai pu découvrir et échanger avec de grands professionnels sur des métiers manuels et artistiques, c’était passionnant.

« Il est clair qu’il existe un marché pour ceux qui souhaitent utiliser des modèles 3D sans avoir à les modéliser »

Que penses-tu de l’émergence des générateurs de modèles 3D comme Alpha3D, Poloprint ou Part3D, apparus ces derniers mois et leurs capacités ?

Effectivement, beaucoup de services sont apparus avec des résultats inégaux. En génération de modèles 3D, j’ai pu notamment tester Meshy et Tripo. Le constat que j’en fait est qu’en terme de finition, les modèles 3D manquent encore de détail et de propreté. Mais j’ai appris à ne pas être trop affirmatif avec l’IA, car tout peut changer en quelques mois.

Il est clair qu’il existe un marché pour ceux qui souhaitent utiliser des modèles 3D sans avoir à les modéliser, et que ces services à terme en seront totalement capables. Je pense également que les grands éditeurs auront tout intérêt à proposer ces services dans leurs abonnements et intégrés dans leurs logiciels, comme le fait Adobe avec Photoshop et Firefly intégré. Au lieu de mettre à dos ces services pour remplacer les logiciels de modélisation 3D, plutôt profiter de l’IA pour créer des modèles 3D de base à retravailler, optimiser, détailler sur le logiciel 3D de son choix serait le meilleur des choix selon moi.

Quand bien même il est fascinant de voir ce que l’IA générative peut offrir en termes de créativité, celle-ci puise dans des bases de données issues de créations humaines. Par conséquent, ne penses-tu pas que sur long terme elle risque de tourner en rond, voire finir par se cannibaliser ?

Je ne serais pas aussi affirmatif. Encore une fois, nous ne sommes qu’aux prémices. J’entends beaucoup de gens critiquer les résultats jugés sans âme, issus du pillage d’oeuvre. Et en même temps on les entend dire qu’on arrive facilement à discerner les images IA des oeuvres humaines, cela veut donc dire que l’IA aurait déjà réussi un nouvel exploit : avoir sa patte.

Une autre façon de te répondre serait que je me rappelle mes débuts en publicité. On passait notre temps, pour s’améliorer artistiquement, à copier tous les grands photographes et illustrateurs. C’est un passage obligé pour trouver son style : copier avant d’innover.

Une autre anecdote m’a mis la puce à l’oreille. Par le passé, j’étais tombé sur un documentaire retraçant l’histoire d’AlphaGO, l’IA qui avait réussi à battre les plus grands maîtres du jeu de Go, ce jeu bien plus complexe que les échecs en termes de combinaisons.

Lors d’une partie, l’IA avait sorti des coups totalement imprévisibles, totalement déconcertant pour le maître qui jouait en face, coups qualifiés plus tard par d’autres maîtres du jeu de Go comme une toute nouvelle façon de jouer que personne n’avait encore imaginé. On était donc là dans une création nouvelle après la digestion de millions de parties “humaines”.

Donc penser aujourd’hui aux limites de l’IA me semble un peu tôt. Je pense qu’avec les améliorations techniques et algorithmiques, on risque de voir une transformation des métiers comme jamais, et certainement des choses que l’être humain n’aurait pu concevoir seul.

L’arrivée de l’IA et son impact sur la création, bouscule un certain nombre de repères, et ouvre des questions vertigineuses sur la propriété intellectuelle. Quel est ton point de vue sur ces enjeux ?

Sur la question de la propriété intellectuelle, je pense que c’est un problème qui existe depuis plus longtemps que l’arrivée de l’IA. Combien de figurines sous licences sont exploitées et vendues par des pays d’Asie en toute impunité ?

Les pays ne sont pas sensibilisés aux mêmes stades sur la propriété intellectuelle, c’est un fait. Et on le lit souvent : les Etats-Unis innovent, la Chine imite et l’Europe régule. On ne peut pas dire plus vrai dans ce domaine. Pour pouvoir entraîner les IA, il faut les nourrir de beaucoup de données. De nombreux pays, comme les Etats Unis ou la Chine, auront toujours moins de scrupules que nous à le faire.

Parce qu’il y a des perspectives économiques et des investissements massifs à faire, je pense que la propriété intellectuelle restera la dernière considération pour beaucoup d’acteurs et de pays, un dommage collatéral. Les amendes infligées seront des tickets de parking, comme Facebook en son temps avec ses procès pour violation des données personnelles.

Pour que cela bouge, il faudrait un signe fort de l’Europe, mais a-t-elle encore les épaules suffisantes pour cela ?

Comment vois-tu l’avenir de ton métier ? De la même façon qu’on peut identifier des produits “Made In France” ou des plats “faits maison”, ne penses-tu pas, qu’à terme, il deviendra nécessaire de valoriser ceux qui auront su conserver une forme d’artisanat en les différenciant des autres par un label ?

Personnage modélisé avec ZBrush

Personnage modélisé avec ZBrush

Je suis assez dubitatif sur le niveau de granularité d’un label. Si on est vraiment sur un processus 100% artisanal, il faudra un vrai cahier des charges assez contraignant. Est-ce que tu as le droit de sous-traiter ? est-ce que tu dois vérifier l’intégrité de tous tes partenaires ? Quels moyens as-tu le droit d’utiliser ou non ? Est-ce que tu peux utiliser de l’IA juste comme inspiration ou est-ce disqualifiant ? Est-ce qu’il faut être au fin fond de la Corrèze, s’éclairer à la bougie et n’utiliser que les équipements de son grand-père pour être labellisé ? Je grossis le trait mais je pense que ça sera un vrai casse-tête de poser une limite claire entre artisans.

Peut-être qu’à terme, parce que tout le monde aura pris le pli de l’IA, il y aura un naturel retour en arrière où l’imperfection, l’artisanat d’antan sera mis en avant naturellement par les influenceurs, par les régions, par les artisans entre eux, et ça sera bien plus puissant qu’un label.

Pour perdurer dans ce métier, il faut être au diapason des tendances, mais ne pas se renier. J’ai pour objectif de proposer un catalogue aussi bien en phase avec les demandes de formation autour de l’IA (parce que les financements sont facilités si il y a de l’IA dans les programmes, parce que le public le demande), mais également des formations plus pointues et plus niches sur des logiciels 3D que j’affectionne (Blender, ZBrush), autour de l’impression (Fusion, Rhino), et également des formations manuelles (oui oui).

Et puis aussi faire un pas de côté : je réfléchis à créer des formations par exemple sur la conception de vases et objets de déco à imprimer ensuite avec du FDM ou de la résine imitation porcelaine (pour des artistes et des potiers qui aimeraient maîtriser la 3D), ou bien 3 jours de sculpture de portrait artisanale avec du grès ou de la monsterclay.

Entre l’IA, l’impression 3D (et ses évolutions comme tu le sais), le scan 3D, les logiciels 3D, la sculpture à la main, j’ai encore un beau terrain de jeu pour évoluer !

Alexandre Moussion