Interview Crobics – la modélisation grand public

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Parmi les freins majeurs à la démocratisation de l’impression 3D, outre la vitesse et le volume d’impression, il y a aussi l’accès aux fichiers 3D. En effet si pour certaines pièces il est assez facile de récupérer leur modèle sur une plateforme de téléchargement, pour certains objets et lorsqu’il s’agit à fortiori de créations personnelles il faut alors les modéliser. Deux options s’offrent alors à l’utilisateur, faire un appel à un professionnel qui va se charger de la modélisation ou bien le faire soi même. L’inconvénient dans le premier cas, c’est que bien sûr ça n’est pas gratuit et de surcroît pas toujours rentable. Dans le deuxième cas, la plupart des logiciels qui sont actuellement proposés requièrent des compétences techniques vraiment pas à la portée du premier venu… Fort de ce constat, un certain Alain Bonnaud s’est mis en quête de trouver une solution à cet épineux problème. Son idée, concevoir un outil plus accessible au grand public, une alternative à ces logiciels peu conformes aux aptitudes des particuliers. Crobics est donc né de cette réflexion, un outil intuitif à même de répondre aux attentes du néophyte qui veut matérialiser ses idées sans trop de contraintes. Interloqué par ce nouvel logiciel et curieux d’en connaitre le fonctionnement, j’ai donc interrogé son géniteur Alain Bonnaud. Ce dernier nous livre une analyse et un témoignage très intéressant sur un domaine qui sans nul doute, est l’une des clefs de la démocratisation de l’impression 3D et de son adoption massive par le grand public.

« J’ai essayé de nombreux logiciels de modélisation et ma conclusion a été qu’il n’existait pas de logiciels abordables pour le grand public… »

Photo_Alain_Bonnaud

Alain bonjour, pourriez-vous vous présenter ? Quel est votre cursus ?

Bonjour, je suis Alain Bonnaud créateur de Crobics. Je suis diplômé de l’ENSEM où j’ai eu une formation d’ingénieur généraliste avec une spécialisation en électronique et informatique. Dès le début de ma carrière, je me suis orienté vers l’informatique. J’ai principalement travaillé pour deux grands groupes, Bull et Alcatel, dans lesquels j’ai exercé pendant plus de 30 ans de nombreuses fonctions qui avaient toutes un lien étroit avec le développement de logiciels. J’ai été responsable du développement de logiciels dans des domaines aussi divers que les communications, le vidéotex, la sécurité et l’administration d’équipements télécoms. J’ai également mis en place et géré des équipes de services professionnels qui intervenaient dans le monde entier pour fournir de l’expertise sur des logiciels internet et IP destinés aux opérateurs télécoms.

Quelle a été la genèse de Crobics ? Avez-vous rencontrées des difficultés particulières à sa création ?

Il y a presque quatre ans, j’ai profité d’une opportunité pour quitter mon entreprise. Je me suis alors assez rapidement intéressé à l’impression 3D car c’est un domaine dans lequel je pensais pouvoir utiliser mes compétences techniques et qui rejoignait également ma passion du bricolage. Je me suis dit à ce moment là que j’allais pouvoir refaire des pièces complètes au lieu d’essayer de les recoller, activité qui se terminait en général avec deux doigts collés et une pièce toujours cassée. J’ai assez rapidement acheté ma première imprimante 3D chez Mendel-Part (Orcabot), une imprimante dérivée de la première Reprap Open Source.

Ma première idée était de créer un site proposant un service d’impression 3D, mais je me suis rapidement aperçu qu’avant de pouvoir imprimer un objet, il fallait pouvoir le modéliser. J’ai essayé de nombreux logiciels de modélisation et ma conclusion a été qu’il n’existait pas de logiciels abordables pour le grand public aussi bien d’un point de vue financier que d’un point de vue utilisation. Un logiciel Open Source a cependant attiré mon attention, Art Of Illusion qui est plutôt un logiciel d’animation 3D, mais qui pour réaliser les animations doit également faire de la modélisation 3D. Ce qui m’a tout de suite séduit dans ce logiciel est le fait de travailler avec des vues sous différents angles qui permet de ramener un travail en 3D à un travail en 2D. Art Of Illusion est cependant trop complexe pour être facilement accessible. Je me suis inspiré de ce logiciel pour créer mon propre logiciel et j’ai décidé à ce moment là de créer un site sur lequel les utilisateurs pourraient modéliser leurs objets en 3D et les faire imprimer, avec comme cible principale les bricoleurs. Je voulais aussi que le prix d’impression en 3D puisse être calculé automatiquement sans que l’utilisateur soit obligé de demander un devis comme c’était le cas à ce moment là pour les services existant.

J’ai créé Crobics en septembre 2012 et j’ai lancé le site Crobics en mai 2013.Je n’ai pas souvenir de difficultés particulières lors de la création de Crobics, mais cela m’a demandé beaucoup de travail.

« Ce logiciel s’adresse avant tout aux particuliers qui veulent concevoir ou reproduire des objets relativement simples. »

modèles crobics

Comment fonctionne votre logiciel et à qui s’adresse t-il ?

Mon logiciel ne fonctionne pas comme un logiciel de CAO et les personnes habituées à utiliser des outils de CAO risquent d’être un peu désorientés, au moins au départ.Mon logiciel a été conçu pour dessiner en 3D de façon simple avec des concepts et des outils compréhensible par tout un chacun. On utilise le logiciel comme on utiliserait une scie, un ciseau à bois et une perceuse pour travailler un bloc de bois, sauf que l’on est dans le virtuel et que cela permet d’effectuer des opérations qui seraient impossibles dans le monde réel comme par exemple faire rentrer un solide dans un autre. L’autre particularité est d’essayer de ramener au maximum les opérations effectuées à des opérations 2D. On travaille en général en regardant l’objet de devant, de derrière de dessus, de dessous, de droite ou de gauche. On peut bien sur également visualiser l’objet dans l’espace.

Le principe est de commencer par créer un solide qui soit le plus proche possible du modèle à dessiner. Pour créer ce solide on peut soit utiliser un solide dit primitif (cube, sphère, cylindre, …), soit dessiner une courbe que l’on peut ensuite élever ou tourner. Le logiciel permet d’éditer de façon très précise la courbe avant de l’utiliser, soit à main levée, soit en indiquant les longueurs des segments et les angles.

courbe

On peut ensuite enlever des morceaux de ce solide en traçant sur une face une courbe qui délimite la partie à enlever et en utilisant la scie, ou le percer en traçant sur le solide une croix indiquant l’emplacement voulu et en utilisant ensuite la perceuse qui peut effectuer un trou cylindrique ou hexagonal. Des règles verticales et horizontales déplacées avec la souris ou en indiquant une distance permettent de déterminer très précisément l’endroit ou l’on veut effectuer des actions. Pour les modèles plus complexes, il est nécessaire de décomposer le modèle en plusieurs morceaux puis de les coller en utilisant le « tube de colle » virtuel. Il est également possible de créer un objet en dessinant des courbes représentant les coupes de l’objet à différents niveaux que l’on relie ensuite pour obtenir un solide. Une documentation complète et des vidéos d’explication sont disponibles sur le site.

Ce logiciel s’adresse avant tout aux particuliers qui veulent concevoir ou reproduire des objets relativement simples. Il pourrait également être utile à des TPE qui n’ont pas de compétence en CAO et qui auraient besoin de modéliser un prototype d’objet simple.

Quels sont ses atouts et ses limites ?

Je pense que le principal atout du logiciel est sa simplicité d’utilisation, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut parcourir la documentation avant de commencer. Il est nécessaire de comprendre les différentes commandes et comment elles peuvent être utilisées, mais lorsque le principe est compris, la simplicité fait que vous n’oublierez pas la façon de l’utiliser d’une fois sur l’autre, même si vous l’utilisez rarement. Il faut également noter que le logiciel est conçu pour produire au final un fichier imprimable en 3D. Il vérifie à chaque étape que le modèle est bien un solide ce qui donne au final l’assurance que le fichier produit soit bien imprimable. Il manque encore quelques fonctions comme par exemple le dessin de pas de vis ou d’engrenages coniques qui me seraient personnellement utiles. Je reste ouvert à d’autres propositions d’amélioration qui peuvent m’être faites par mail ou via le forum. Ces fonctions seront progressivement ajoutées au logiciel.

Le fait que le logiciel soit en ligne et s’exécute dans le navigateur me semble également intéressant car cela évite aux utilisateurs l’installation du logiciel et cela permet de garantir que l’on utilise la dernière version disponible. Cela présente en retour l’inconvénient d’être contraint par des limites et des comportements qui sont propres à chaque navigateur.De ce point de vue là, le problème majeur pour moi aujourd’hui est le fait qu’il est nécessaire d’installer le plugin java dans le navigateur. La polémique sur la sécurité de Java ainsi que tous les contrôles liés au plugin Java que les navigateurs ont mis en place sont apparus au moment où j’ouvrais mon site.

Pour palier à ce problème Java, le logiciel a été complètement réécrit en JavaScript. Il devrait être disponible sur le site d’ici un mois ou deux.

Avec quels formats de fichiers est-il compatible ?

Le logiciel peut lire et sauvegarder les fichiers au format STL qui est le format le plus répandu en entrée des chaînes d’impression 3D. D’autres formats pourraient être ajoutés si un besoin est identifié.

Auriez-vous des exemples concrets d’utilisation de votre logiciel ? Depuis la création de Crobics savez-vous quel type de pièces a été le plus modélisé ?

pièces crobics

Le logiciel permet de modéliser des pièces très variées. On voit dans l’image ci-dessus des exemples de pièces (pas toutes à la même échelle) qui ont été modélisées avec le logiciel et réalisées en impression 3D. Je pense que les pièces les plus modélisées sont des petites pièces techniques qui sont utilisées pour remplacer une pièce existante ou qui entrent dans le cadre d’une réalisation, mais on trouve également des pièces de remplacement pour des jeux.
Cale rattrapage
La pièce la plus simple à faire mais qui peut être très utile est certainement une cale de rattrapage d’épaisseur qui peut être conçue aux dimensions exactes et comporter les trous adaptés au passage des vis du dispositif à supporter. Elle est bien plus facile à réaliser avec le logiciel de modélisation qu’en la découpant dans un morceau de bois.

Vous proposez également un service d’impression 3D. A partir de combien peut on imprimer et quelle gamme de matériaux proposez vous ? Quel est votre volume d’impression maximal ?

Le prix du service d’impression démarre à 5 €, frais de port inclus, pour des petites pièces bien sûr. La commande d’une impression 3D passe par un logiciel qui calcule le prix de l’impression. Vous pouvez donc facilement savoir combien cela vous coutera. Comme le logiciel de modélisation 3D, ce logiciel nécessite actuellement d’avoir le plugin Java installé dans le navigateur mais cette contrainte sera bientôt levée. Le volume d’impression maximal théorique est de 20 cm x 20 cm x 16.5 cm. Je dis bien théorique car imprimer une pièce de cette dimension en technologie additive peut demander de longues heures d’impression et peut donc revenir très cher. J’ai déjà imprimé à fin de test une pièce de 20 cm x 15 cm x 10 cm mais elle comportait beaucoup de vides et nécessitait peu de support. J’ai également imprimé pour un client une pièce de 16,5 cm de hauteur, mais elle ne faisait que 4cmx4cm à la base.

Je ne propose actuellement que des impressions en PLA et en ABS.

Actuellement quel est votre modèle économique ? D’ailleurs quelles sont vos ambitions sur le long terme, votre logiciel restera t’il gratuit ?

Le logiciel de modélisation 3D est proposé gratuitement en ligne. Les utilisateurs peuvent bien sur récupérer le fichier STL et le faire imprimer par un autre service d’impression, mais je compte sur le fait qu’ils choisiront la simplicité en choisissant le service d’impression disponible sur le même site. Si le logiciel a du succès et que le taux de transformation en impressions 3D est insuffisant, la sauvegarde des modèles au format STL pourrait devenir payante sous forme d’un abonnement annuel qui resterait de toute façon modique (probablement de 10 à 20 € par an), mais le logiciel resterait gratuit pour les personnes qui me confient leur impression. J’ai comme ambition de démocratiser la modélisation 3D. Je ne vais donc pas mettre en place des freins à cette démocratisation.

« personne n’aurait parié qu’une part importante de la population saurait un jour se servir d’un clavier… »

pango

Selon vous jusqu’où pourra-t-on démocratiser la modélisation 3D ? Que pensez-vous par exemple de Pango ?

A mon avis la modélisation 3D se démocratisera de la même façon que les logiciels de traitement de texte et l’e-mail se sont démocratisés. Quand ceux-ci sont apparus, il y a environ 30 ans, je pense que personne n’aurait parié qu’une part importante de la population saurait un jour se servir d’un clavier, produire un texte et l’imprimer. Quel aurait été le marché des imprimantes (2D) si ces logiciels ne s’étaient pas démocratisés ?

L’utilisation de logiciels de modélisation 3D va se développer, et comme pour les logiciels de traitement de texte certains n’utiliseront que des fonctions de bases quand d’autres sauront utiliser toutes les fonctions avancées. Le problème majeur n’est pas selon moi l’utilisation du logiciel en lui-même, mais la capacité à décomposer un objet complexe en plusieurs objets simples que l’on assemble ensuite. L’autre problème, lorsque l’on veut reproduire une pièce existante de forme un peu complexe est la mesure des différentes dimensions de la pièce.

En ce qui concerne Pango il faudra voir le logiciel en utilisation réelle lorsqu’il sera disponible. Pour les pièces simples telles que celles que j’ai pu voir dans une vidéo de présentation de Pango, je pense qu’il sera plus rapide et plus simple d’utiliser mon logiciel que de faire un dessin sur papier et de le transformer ensuite avec Pango car il faudra forcément retoucher le modèle, ne serait-ce que d’un point de vue dimension et la retouche risque d’être plus complexe qu’une modélisation directe. Pour les pièces complexes, il faudra voir comment Pango se comporte. Pour avoir essayé de prendre une pièce un peu complexe en photo pour ensuite mesurer celle-ci, j’ai pu constater qu’il est très difficile, voir impossible, de prendre une photo sans aucune déformation, surtout avec un smartphone. Il ne faut pas oublier que l’on doit en général au moins mesurer avec précision de 0,5 millimètre, voir au 1/10ème de millimètre.

Je remercie Alain pour sa participation à cette interview et l’exhaustivité de ses réponses.

Actualisation : Le site Crobics a évolué  depuis cette interview.  Désormais celui-ci ne nécessite plus l’installation du plugin Java, l’ensemble des logiciels ayant été convertis en Javascript avec une utilisation optionnelle de Webgl. Cela rend l’accès au logiciel de modélisation plus souple.

Tutoriel décrivant le menu et les commandes générales de la fenêtre principale du logiciel